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Web designer sans site web : le cordonnier mal chaussé

Il y a quelques jours, je suis tombé sur un profil Instagram actif : des stories régulières, des publications sur sa thématique, une vraie présence sociale. Webdesigneuse freelance, plusieurs années d'expérience affichées, des avis clients visibles, une offre claire : accompagner la refonte de sites existants, ou en construire de nouveaux sur des outils comme Wix. Sur le papier (et sur Instagram), un profil solide.

Puis j'ai cherché son site.

Elle n'en a pas.

Ce qu'elle a à la place

Pas de site personnel, mais pas rien non plus. Le compte Instagram, justement, est la première brique : contenu régulier, storytelling, une audience qui se construit avec le temps. En bio, un Linktree fait office de page d'accueil, actif depuis un peu plus de dix mois d'après ses propres statistiques publiques : un montage qui tient dans la durée, pas un bricolage de la semaine. De là, on est redistribué vers un Calendly pour la prise de rendez-vous, deux pages Notion pour détailler les offres, un Canva partagé en guise de portfolio, et un formulaire d'inscription à un mini-cours gratuit qui promet d'apprendre à attirer des clients qualifiés grâce à son site. Celui qu'elle n'a jamais construit pour elle-même.

Six briques, six logiques différentes, assemblées pour faire à peu près ce qu'un site ferait : publier du contenu, se présenter, montrer le travail, expliquer l'offre, prendre rendez-vous, capter des prospects. Rien de tout ça n'est hébergé chez elle, rien n'est vraiment à son nom, mais le parcours fonctionne : on suit le compte, on clique, on comprend l'offre, on peut réserver un créneau.

6outils assemblésInstagram, Linktree, Calendly, 2 Notion, Canva, mini-cours
10 moisd'existence du montaged'après les statistiques publiques du Linktree

Le point amusant, évidemment, c'est le métier. Elle vend justement la construction de sites web à ses clients, avec de vrais avis pour appuyer que le travail est fait sérieusement. Et pour elle-même, rien. Le cordonnier le plus mal chaussé.

Deux lectures possibles

La première lecture, c'est celle du défaut. Une identité éclatée sur six plateformes, c'est six endroits où l'image peut être incohérente, six outils dont elle ne maîtrise ni le design ni la pérennité pour la plupart, aucun nom de domaine à elle pour capitaliser un référencement dans la durée. Le jour où Linktree change son modèle économique, ou que Notion décide de restreindre le partage public, une partie de la vitrine disparaît sans préavis. Et il y a l'incohérence du signal : dire « je sais construire un site qui convertit » sans jamais l'avoir fait pour soi-même, c'est une preuve par l'absence qui peut jouer contre elle face à un client qui vérifie.

La deuxième lecture, c'est celle du pragmatisme. Chaque brique de ce montage est gratuite ou presque, déjà connue de la plupart des visiteurs, et ne demande aucune maintenance technique. Pas de nom de domaine à renouveler, pas d'hébergement à surveiller, pas de mise à jour de sécurité à faire. Le tout a dû lui prendre une soirée à assembler, quand un site un peu soigné en aurait demandé des semaines. Et ça marche depuis dix mois au moins : elle a des clients, des avis, une activité qui tourne. Le test qui compte, au fond, n'est pas « est-ce que c'est propre » mais « est-ce que ça convertit », et visiblement, oui.

Trois questions pour savoir de quel côté on penche

Les deux lectures sont vraies en même temps, mais dans des proportions qui dépendent de l'activité, pas d'un jugement général sur le no-code. Trois questions suffisent à situer un cas donné, le sien ou un autre :

Book ou confiance ?

Mon activité se vend-elle sur un book visuel, ou sur la confiance et la relation ? Un book (illustration, photo, direction artistique) a besoin d'être montré dans de bonnes conditions, pas collé sur un Canva partagé. Un accompagnement ou une formation se vend d'abord sur la crédibilité de la personne, pas sur un rendu graphique.

Recherche froide ou recommandation ?

Un site optimisé pour le référencement capte du trafic qu'on ne connaît pas encore. Un bouche-à-oreille ou un réseau existant n'a pas besoin de ça : le prospect arrive déjà convaincu, il vient juste chercher le lien pour réserver.

Quel volume d'activité ?

Quelques clients par mois, obtenus par recommandation, ne financent pas le même effort qu'une activité qui vise à en capter beaucoup, en continu, depuis des inconnus.

Ramenée à ces trois questions, la situation observée penche clairement d'un côté. Une offre de conseil et de formation, un mini-cours gratuit qui sert de preuve de compétence avant même le premier rendez-vous, des pages Notion qui détaillent l'accompagnement plutôt qu'un book de réalisations : tout indique une activité qui se vend sur la confiance, pas sur la démonstration visuelle. Dans cette configuration, le montage est probablement la bonne réponse, pas un pis-aller provisoire, et il tiendra sans doute encore longtemps.

Il tiendrait beaucoup moins pour quelqu'un dont l'activité repose sur la démonstration visuelle immédiate, une photographe, une illustratrice, une direction artistique : là, un Canva partagé en guise de portfolio serait un vrai point faible, pas un détail négligeable.

Ce que ça dit du minimum viable

Ce que ce cas montre surtout, c'est qu'on peut se lancer en auto-entreprise sans jamais poser une ligne de code ni payer un designer. Un Linktree, un Calendly, un espace de partage pour montrer le travail : ça suffit à démarrer, et pour les activités qui se vendent sur la confiance plutôt que sur l'image, ça peut suffire durablement. Le mythe du site vitrine obligatoire pour être pris au sérieux ne résiste pas à ce genre d'exemple. Un site web soigné n'est donc pas une condition universelle pour exister en freelance : c'est un choix dont le bon dosage dépend de ce qu'on vend, pas un minimum syndical qu'on coche par principe.

Ce que ça m'interroge, moi

Je fais du développement web sur-mesure, ce n'est pas ce que je remets en cause ici. Mais ce cas me pousse à me poser une question plus concrète : est-ce que je devrais proposer, à côté de mes prestations sur-mesure, une offre construite sur des outils no-code pour les clients dont le besoin réel ressemble à ce que cette webdesigneuse a fait pour elle-même ? Pas un site complexe, pas une identité de marque poussée, juste un point d'entrée qui fonctionne, vite, pour pas cher.

Je n'ai pas tranché. Mais voir quelqu'un du métier assumer ce choix pour elle-même, avec des résultats visiblement suffisants, ça pèse plus qu'un article de blog sur le sujet.